Il est une histoire...

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Psychologie d'ascenseur

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Elle avança d’un pas décidé laissant dans son dos celui qu’elle venait de renier par tant de mots cruels. Elle ne prit surtout pas la peine de se retourner sur cet homme qui venait de lui avouer son infidélité. Lui, qu’elle avait aimé, n’avait plus de nom, n’existait déjà plus pour elle et tout en marchant jusqu’au coin de la rue, elle fit bien attention à ce que son corps se tienne droit et fière. Lorsqu’elle bifurqua à l’angle du bâtiment, elle s’écroula  devant la première porte cochère. Hélèna avait sauvé son honneur, mais son coeur était brisé. Elle laissa enfin le chagrin l’envahir. Recroquevillée sur elle-même et pleurant comme une petite fille, elle sentit à peine la silhouette de celui qui la frôla jusqu’à ce qu’il lui étreigne l’épaule. La jeune femme redressa la tête et vit un vieil homme au regard clair et compatissant :

“avez-vous besoin d’aide madame ? Lui dit-il.

- J’ai surtout besoin d’un bon psychologue ! Rétorqua Hélèna d’une voix nouée.

- Alors vous avez de la chance, car je connais dans cet immeuble quelqu’un qui, j’en suis sûr, pourra vous recevoir tout de suite. Souhaitez-vous m’accompagner ?”

La jeune femme scruta le regard du vieil homme. Sous d’épais sourcils blancs des prunelles bleues comme le ciel. Les rides qui parsemaient son visage semblaient s’être données rendez-vous aux coins de sa bouche et de ses yeux. Comme une enfant, elle saisit la main qu’il lui tendait et se leva. Il était de belle stature, la dépassant de plus d’une tête, ses cheveux tirés en arrière étaient d’un blanc immaculé et sur ses larges épaules une cape noire, nouée à la base de son cou par un lien de velours, lui donnait l’apparence d’un mage sorti d’un livre de contes. Sa main toujours dans la sienne, Hélèna sentait une chaleur apaisante se propager dans son corps.

“Je me nomme Arhel, et vous ? Dit-il.

- Hélèna, je suis Hélèna…

- En êtes-vous sûr ? Vous semblez incertaine, répondît Arhel.  Si vous le souhaitez, Hélèna, nous pouvons passer cette porte, mais vous devez me précéder. “

La jeune femme lâcha la main de l’homme et poussa la lourde porte sans hésitation. Elle se retrouva à l’entrée d’une galerie éclairée par de somptueuses appliques en fer forgé de chaque côté des murs. Le sol en damier noir et blanc s’étirait jusqu’au pied d’un ascenceur. Hélèna frissonna en apercevant cette splendide machine dont l’habitacle  brillait de lumière. Les parements de la cage de métal noire formaient des arabesques protégeant en son centre une cabine en bois laqué. Tout en s’approchant, la jeune femme pouvait distinguer le coeur miroitant à travers les portes vitrées. Cet ascenseur majestueux l’attirait irrésistiblement lui donnant le sentiment de s’avancer vers un être vivant. Aucun escalier ne semblait accompagner sa montée et en levant la tête elle constata que le plafond n’était percé d’aucune cavité. Arhel passa devant elle pour ouvrir la porte du garde-corps puis celle de la cabine qui plongea instantanément dans l’obscurité. “Il faut oser pénétrer les ténèbres pour mieux voir ! Lui dit-il, le sourire aux lèvres.

- J’espère seulement pouvoir en revenir sans blessure ou tout du moins en revenir…

- Puisez-en vous-même la force d’accorder votre confiance en ce qui est ! Ne résistez pas, répondit Arhel puis, d’un geste de la main, l’invita à entrer dans l’ascenseur qui ressemblait, à présent, à une boite en bois, posée verticalement sur le sol et ouverte sur un gouffre.

Hélèna soutint le regard de cet homme qu’elle ne connaissait pas. Comme ses yeux étaient clairs ! “ Vous pouvez toujours rebrousser chemin. “ ajouta-t-il. Elle posa un pied dans la cabine, prête au vertige du vide qui entraînerait le reste de son corps dans la chute, mais son pas rencontra la rassurante stabilité du sol. La jeune femme s’enfonça alors dans la pénombre de l’ascenseur et se retourna vivement vers Arhel. Toujours présent, il lui faisait face, les mains croisées devant lui. Il s’avança vers elle et, un bref instant, Hélèna eut l’espoir qu’il allait l’accompagner dans son voyage, mais ce ne fut que pour refermer les portes sur elle. La jeune femme tremblant de tous ses membres se raccrocha au regard du vieil homme à travers les vitres, puis repensa à ses derniers mots, avoir confiance et ne pas résister. Elle ferma alors les yeux pour être dans l’obscurité absolue et sentie l’ascenseur entamer sa descente rapide vers l’inconnu.

 

Lorsque la lumière traversa le voile léger de ses paupières fermées, Hélèna avait perdu la notion du temps. S’était-elle évanouit ? La jeune femme était toujours debout dans  l’ascenseur qui avait stoppé sa course. “ Il est temps de se confronter à la lumière ! “ pensa-t-elle. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, son coeur se contracta violemment dans sa poitrine. Des murs au sol et jusqu’au plafond de cette étroite cabine, des miroirs lui renvoyaient son image démultipliée et pourtant toutes différentes. Un bébé en larme tendait les bras, une petite fille souriait, une jeune adolescente la regardait sombrement, tout cela accompagné d’une multitude de visages qui se faisaient face les uns aux autres. C'est alors qu'elle sentit une main lui étreindre l’épaule tendrement. A la pensée d’Arhel et de ses beaux yeux clairs, Hélène se retourna et fut saisit d’effroi à la vue de celle qui lui rendait son regard. Dans le miroir, elle eut peine à se reconnaitre tant son visage était laid et déformé. De larges plaques rouges et purulentes couvraient son visage, sa bouche enflée souriait ouvertement sur un conglomérat de dents pourries. Ce reflet lui souleva le coeur. “ Puisez en vous-même la force d’accorder votre confiance en ce qui est ! “ se souvint Hélèna. Elle ouvrit sa main vers celle qui la dégoutait et de l'autre caressa doucement les contours de son propre visage. Son reflet lui renvoyait sa peur la plus profonde et à travers la dureté de son regard, elle reconnut la beauté du monstre qu’elle avait en elle. C'est alors que l’ascenseur reprit doucement sa progression vers le haut.

 

 

 

                                                                                                         Fin

 

Tous droits réservés @Flore Potier 2014



08/10/2014
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